Théodore Monod
"Les chasseurs ne m'inspirent que de la répulsion.
Lorsqu'ils tirent sur des animaux, c'est comme
si des soldats tiraient sur des enfants."
Quelques passage édifiants du Dictionnaire Humaniste et Pacifiste de Théodore Monod (Edition J'ai lu, Paris, 2007).
ACCIDENT DE CHASSE
L'argument traditionnel, et toujours invoqué, est que le véritable coupable est, en réalité, simplement la fatalité. Celle-ci a vraiment bon dos, surtout quand on veut comparer l'accident de chasse à un accident de la route: une voiture n'est pas homicide par destination, tandis qu'un fusil est fait pour tuer et ne peut servir à rien d'autre.
ANIMAUX
On pourrait se demander pourquoi une civilisation qui se prétend fondée sur les préceptes évangéliques, sur certains textes du Nouveau Testament, en est arrivée à un tel mépris de l'animal.
Je n'aime pas les animaux. Je demande qu'on les respecte. J'emploie souvent cette formule: "Les animaux ne demandent pas qu'on les aime, ils demandent qu'on leur foute la paix."
CHASSE
La chasse est une pratique très ancienne. Elle se justifiait à l'époque où, par nécessité, l'homme était avant tout chasseur, prédateur, car il devait capturer des animaux pour se nourrir. Ce fut vrai tout au long de la préhistoire. Mais la préhistoire est finie. Actuellement, dans le monde, ne subsistent que quelques rares populations réellement obligées de chasser, par exemple, les Esquimaux, les Pygmées et les Bochimans du Kalahari. Pour ces populations, il n'y a pas de choix, c'est une question de survie. Par contre, en ce qui concerne la chasse en Europe.. il faut admettre que c'est une pratique parfaitement anachronique. On ne chasse plus pour se nourrir ou pour se défendre, on chasse pour s'amuser! Et là, intervient une question de morale: il est inacceptable de faire souffrir des êtres vivants par simple plaisir. Si encore ces animaux étaient tués de manière instantanée, mais il y a ceux qui sont blessés, aveuglés par des décharges de plombs, qui ont perdu une aile ou une patte, et vont agoniser misérablement des jours, des nuits durant.
Nos lointains ancêtres ne pouvaient se passer de chasser, soit. Les chasseurs se réclament de la tradition, mais ce recours à l'ancienneté justifie-t-il les pratiques actuelles? Cela me paraît philosophiquement intenable. Ce n'est pas parce qu'une chose est ancienne qu'elle est bonne, sinon, faisons la guerre, elle est ancienne! Pratiquons la torture, elle est ancienne, l'esclavage aussi! Il faut que l'homme se débarrasse de ces horreurs s'il veut "s'hominiser". Mais il n'en a pas l'air: il continue à aimer la guerre, la violence et la cruauté.
Des lois existent. Pourquoi les chasseurs peuvent-ils les bafouer avec une telle désinvolture?
Nous savons bien que tous les partis politiques sont favorables aux chasseurs parce qu'ils représentent un puissant électorat. De ce fait, ils jouissent d'une tolérance tacite. C'est interdit mais on ferme les yeux, que ce soit sur la chasse de nuit, ou sur le massacre de la tourterelle au printemps. L'Etat semble impuissant, et ce n'est même pas de la "mauvaise volonté", il est incapable et désarmé.
(…)
CRUAUTE DE LA NATURE, CRUAUTE DE L'HOMME
Bien sûr que la nature est cruelle!
Les animaux vivent sous la menace permanente d'ennemis. Mais l'homme n'est pas responsable,il n'a pas créé les carnassiers, et les tigres, les panthères, les guépards agissent comme ils doivent le faire biologiquement. En revanche, la cruauté de l'homme est beaucoup plus grave parce qu'elle est volontaire et cultivée. Pis, l'un des privilèges de l'homme, c'est d'enseigner la cruauté et la torture: d'ailleurs, l'homme est le seul être vivant qui entretienne des écoles pour apprendre à ses jeunes à tuer leurs semblables. Le lion n'est pas fou, il n'apprend pas à ses lionceaux à tuer des lions, il les éduque seulement à tuer des gazelles ou des zèbres!
DESESPERANCE
Faut-il désespérer de l'homme?
Dans son attitude en face de la nature, on peut distinguer trois phases. Au début, l'homme vivait en harmonie avec les autres êtres vivants dans un milieu naturel équilibré. S'il prélevait quelques animaux pour se nourrir, cela n'avait pas plus de conséquences que lorsqu'un lion se paie un zèbre ou un gnou.
La deuxième phase, l'agression, a commencé au néolithique, avec l'apparition des outils, qui ont permis de déboiser et de tuer davantage d'animaux. Les techniques se perfectionnant, ces agressions n'ont cessé de croître. Et nous voici arrivés à un point limite. Le salue, c'est de passer à la troisième phase: la réconciliation.
Nous agissons avec la nature comme si elle était notre propriété. En réalité, c'est un capital dont nous sommes seulement usufruitiers et que nous devons transmettre aux générations futures. Peu d'hommes ont conscience de cette responsabilité. Aussi la réconciliation avec la nature exige-t-elle, au-delà des moyens techniques et législatifs, un changement, un bouleversement de nos habitudes mentales, disons une conversion; elle débouchera sur une éthique nouvelle fondée sur le respect de la vie, sur le sentiment de l'unité profonde des êtres et des choses, car tout se tient dans la nature.
DROIT DE L'ANIMAL
Toujours plus, les animaux agressés sont défendus devant les tribunaux, qui infligent des peines sévères aux coupables. C'est le fruit d'une lutte commencée depuis longtemps en faveur de l'animal qui a enfin une personnalité juridique et des droits reconnus par la loi. Ce n'est plus un "animal machine", selon Descartes, c'est-à-dire un objet privé de sensations. La défense et la sauvegarde de l'animal doivent avoir des représentants au sein des organismes gouvernementaux. Sur le plan de l'éducation, de l'instruction publique, il faudra apprendre aux enfants à comprendre et à respecter les animaux. Les adultes, eux, ne feront pas de l'animal une bête de cirque, de jeu, d'abattage ou de laboratoire.
NATURE
(…)
Pour moi, ce n'est pas, ce ne sera jamais, ou du moins jamais seulement parce que l'homme en tirera bénéfice, qu'il faut protéger la nature, c'est aussi parce qu'elle a le droit de l'être. Autrement dit, la protection de la nature n'échappera aux vicissitudes et à la précarité d'une motivation simplement économique ou technique, aux pièges du "rentable", à la pauvre justification de l'efficacité matérielle, qu'en débouchant sur un plan supérieur. (…)
OURS
Si on veut sauver les ours des Pyrénées - si on voulait, on ne veut pas en vérité… -, si on voulait les sauver, il faudrait leur foutre la paix, mais pas continuer à créer des routes forestières, à exploiter la forêt, à envoyer les chasseurs faire des battues aux sangliers avec des chiens dans leur territoire, etc. Il faudrait prendre des mesures nécessaires sur des bêtes qui ont besoin d'espace. C'est pratiquement fini, ces ours vont disparaître. Mais on aura fait de beaux discours sans prendre une décision politique courageuse, car on sait très bien que les villageois et les élus sont contre les ours. Ils ne songent qu'à la mise en valeur (comme ils disent) de la montagne, pour le fric, comme d'habitude. Tant que nous vivrons dans une société qui repose directement sur le profit et l'argent, la nature sera saccagée. Puisqu'une chose rapporte, elle est tolérée. Cela va loin, parce que c'est la société qu'il faut changer, la structure de la société.
PROFIT
Actuellement, il suffit qu'une chose soit rentable pour qu'elle soit licite, approuvée. Concernant la protection des forêts ou des espèces, on continuera à saccager, puisque cela rapporte!
RECONCILIATION
La jeunesse de l'homme explique qu'il soit encore englué dans la sauvagerie. Mais maintenant que les menaces qui pèsent sur le genre humain ont l'ampleur que nous savons, ou bien il lui faut faire la paix, une bonne fois pour toutes, ou bien il faut accepter de disparaître. Oui, il faut faire la réconciliation.(…)
RESPECT DE LA VIE
Le respect de la vie, sous toutes ses formes, doit constituer la base d'une nouvelle société. Les chasseurs expliquent la survie de ce loisir - quel mot horrible lorsqu'il s'agit de tuer - par la tradition.
Même si c'est vrai, cela peut évoluer. Sinon, pourquoi avoir aboli l'esclavage, contre lequel le Nouveau Testament ne s'élève pas? Dans le même ordre d'idée, pourquoi tenter de renoncer à la guerre, qui a toujours fait partie de notre histoire?
Je pense que la disparition de la chasse fait partie de cette "hominisation" de l'homme, de cette évolution vers un état supérieur qui se poursuit actuellement. Que l'on ne vienne pas me dire que la chasse a encore une utilité. Elle est devenue anachronique depuis qu'on ne la pratique plus par nécessité. (…) En nous proposant pour règle d'une morale nouvelle le respect de sa vie, et de toute vie, Albert Schweitzer nous a offert sans doute la seule formule capable de sauver à la fois l'homme et la nature tout entière.
ROC
Les chasseurs ne pensent pas du tout aux souffrances qu'ils infligent, ça leur est complètement égal. Il y en a même qui prétendent, comme l'a prétendu ce pauvre Descartes, que l'animal-machine ne souffre pas, qu'il est une mécanique, simplement. On sait parfaitement que les mammifères - ne parlons que des mammifères pour l'instant, on pourrait parler des oiseaux, ça reviendrait au même - anatomiquement sont organisés comme nous: ils ont un cerveau comme nous, qui est composé de la même façon, peut-être que le nombre de cellules n'est pas le même mais le principe est le même. Or un mammifère souffrira s'il est l'objet d'une agression, d'un coup, d'une blessure, d'un choc.
Je connais bien les sophismes des chasseurs: à les entendre, ils se promènent dans la forêt pour le plaisir du grand air, pour voir la forêt elle-même. Mais on peut aussi se promener sans fusil. Se promener avec une canne. Moi je me promène aussi avec une canne. D'autres se promènent avec un appareil photographique. Voilà des façons normales de se comporter dans la nature. Les chasseurs se promènent dans la nature forêt pour tâcher de trouver ce qu'ils appellent du gibier: ce sont ceux qu'on peut flinguer!
(…) Qu'il y ait, dans certains cas, la nécessité de défendre les cultures contre l'action d'animaux sauvages, c'est évident. D'ailleurs, il y a une série de procédés que l'on peut essayer d'employer pour les éloigner sans les massacrer, mais les chasseurs aiment bien dans ces cas-là faire organiser des battues, cela leur permet de tuer les sangliers, mais ils en élèvent aussi pour pouvoir les tuer… Et puis les dégâts des sangliers sont remboursés par l'administration. Alors, si l'on fait un champ de maïs au bord d'une forêt, ce n'est pas toujours uniquement pour élever du maïs, il y a d'autres raisons moins honorables.
TUER
Que les hommes préhistoriques aient eu besoin de tuer des animaux, c'est évident. Actuellement, les Esquimaux tuent des phoques, les Bushmen, des girafes, c'est nécessaire pour eux. Ils n'ont pas le choix. Mais ailleurs, c'est totalement anachronique. On ne chasse plus ici ni pour se défendre ni pour se nourrir. On chasse pour s'amuser…
Il y a des gens qui trouvent amusant de tuer des animaux.
Les chasseurs prétendent qu'ils sont gestionnaires de la nature.
Qu'ils sont les seuls gestionnaires, même… Non, sérieusement, il y a quelque chose d'intéressant depuis quelque temps: les gardes-chasses ont acquis leur indépendance vis-à-vis des chasseurs (ils vont désormais être rémunérés par l'Etat). Avant, ils étaient rémunérés par les chasseurs. Maintenant, ils peuvent gérer la nature indépendamment, dans l'optique de la protéger.
UNIVERS
Il faudrait que les hommes acquièrent le sentiment de l'unité des choses et des êtres. Qu'ils sachent qu'ils font partie d'un ensemble indissociable. Nous faisons partie de la nature au sens large du mot. Et nous faisons partie de l'Univers. Ce sont des cercles différents, bien sûr, mais c'est la même chose tout cela, d'un bout à l'autre. Cette nouvelle morale du respect de la vie devrait nous permettre de découvrir la profonde unité du monde vivant, la solidarité des choses et des êtres.

