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La chasse, une activité moralement douteuse

 

VIOLENCES SUR LES ANIMAUX ET LES HUMAINS

Le lien, P. N. Cohn et Andrew Linzey

 

(…) Pour nous, la chasse peut être douteuse dans le sens où elle peut faire du mal à la fois aux animaux et aux personnes qui la pratiquent.

 

 

I

 

Que la chasse soit une activité douteuse dans le sens où elle consiste à faire du mal aux animaux, cela semble évident. C'est pourquoi nous allons d'abord nous intéresser à cet aspect. Beaucoup a été dit et écrit sur la maltraitance illégale, socialement et culturellement condamnée, et en particulier sur la cruauté à l'égard des animaux de compagnie, mais il importe aussi de ne pas oublier qu'il existe des formes de cruauté qui sont socialement et culturellement admises, voire même couvertes d'éloges. Cette cruauté-là est très répandue mais elle passe souvent inaperçue, précisément parce qu'elle est acceptée par la société: on considère que c'est ainsi que le monde est fait et qu'on ne peut rien y changer, ce qui est évidemment faux.

 

En effet, la cruauté est souvent socialement acceptable, et elle est souvent approuvée par la société quand il y a un gain financier à la clé. Les lois américaines contre la cruauté, par exemple, ne s'appliquent pas aux animaux classés dans la catégorie "gibier". Or, cette classification est arbitraire, et donc moralement arbitraire. C'est comme si les animaux chassés en tant que gibier appartenaient à certaines espèces qui seraient incapables de souffrir, ou comme si la souffrance occasionnée était nécessaire. Ainsi, par exemple, il serait considéré comme cruel de tuer son propre chien pour le plaisir à l'aide d'une flèche garnie de lames de rasoir qui sectionneraient ses chairs, mais il n'est pas considéré comme cruel de faire la même chose à un cerf: la chasse à l'arc est en effet considérée par un certain nombre de gens comme une distraction acceptable. Le "gibier" et les autres animaux sauvages sont bien entendus des animaux sensibles, capables de connaître la douleur et la souffrance. Il n'est pas logique d'exclure du débat - ou de la législation - la douleur et la souffrance de certains types d'animaux sous le seul prétexte que des individus trouvent distrayant ou amusant de les poursuivre ou de leur tirer dessus.

 

(…) Chasser, c'est occasionner délibérément un inconfort extrême ou la mort pour satisfaire des désirs humains qui ne sont pas essentiels et qui sont même souvent frivoles. Exclure certains animaux de la définition de la cruauté, cela signifie en réalité - pour parler franchement - que la société désapprouve certains exemples de cruauté mais en approuve d'autres. Il semble que, dans notre société, on croit qu'il existe une bonne et une mauvaise cruauté. (...)

 

La plupart des gens semblent croire que la chasse au cerf, en particulier, n'est pas cruelle car le cerf reçoit un coup de fusil et meurt sur le coup. Nous ne nierons pas que ce puisse être parfois le cas. Laissons pour le moment de côté la question de savoir s'il peut être justifiable dans certains cas de tuer un animal simplement pour se distraire. Nous admettons qu'il soit possible, pour un tireur d'élite, de faire perdre conscience à un animal de façon immédiate. Cependant, les choses ne se passent pas automatiquement ni même habituellement ainsi, comme le montrent les témoignages des chasseurs eux-mêmes. Dans les ouvrages sur la chasse, on trouve souvent des instructions sur la manière dont le chasseur doit suivre un cerf blessé et l'achever.

 

Examinons les précisions suivantes, tirées d'un guide de la chasse:

 

* Un coup de fusil dans les pattes de derrière paralyse l'animal et permet de tirer plus facilement un autre coup.

 

* Si un cerf court dans une position voûtée et fait de courtes enjambées, c'est généralement qu'il a été touché.

 

* Blessé dans la région du postérieur, un cerf donnera parfois des coups de pied comme un âne qui panique.

 

* Si la balle traversé ses deux poumons, le cerf ne pourra généralement pas parcourir plus de 70 mètres. 

  Si elle n'a atteint qu'un poumon, le cerf peut parcourir au moins 500 mètres (..) un cerf blessé dans cette région perd beaucoup de sang nettement rose, écumeux et avec des bulles.

 

* Touché au foie, un cerf pourra parcourir 70 mètres environ et sera tué au bout de cinq minutes en moyenne.

 

* Touché aux reins, le cerf parcourra généralement 80 mètres. Il mourra dans les dix à quinze minutes et laissera une mince trace de sang brun.

 

* Touché aux intestins, le cerf meurt le plus souvent pas moins de quinze à seize heures après avoir été atteint.

 

* Un cerf touché aux intestins perd du sang teinté de vert et de jaune.

 

Bien sûr, il ne s'ensuit pas automatiquement qu'un mouvement suffit à indiquer que l'animal est encore sensible et encore vivant. Il peut y avoir après la mort une série de réflexes involontaires, parfois répugnants à observer, mais cela se produit effectivement. Cependant, même en tenant compte de cela, les exemples qui précèdent démontrent bien qu'une période de souffrance prolongée est envisagée.

Là encore, certains pourront affirmer que l'apparence du sang peut indiquer une mort rapide. Or, ce que ces exemples montrent, c'est que le cerf ne meurt pas instantanément, même si des organes vitaux sont atteints: en réalité, même si un organe vital est touché, la mort peut se faire attendre. Les traces de sang par terre n'indiquent pas une mort instantanée, ils sont au contraire la preuve que le cerf a continué de se déplacer pour tenter de s'échapper ou trouver où se cacher. Pire encore, tirer dans la tête pour engendrer une mort rapide n'est pas toujours recommandé. Ce même auteur parle ainsi des coups de fusil qui risqueraient de gâcher le trophée: " La colonne vertébrale, le cou et les deux principales artères situées dans cette région constituent une bonne cible, mais l'encolure risque alors de ne pas pouvoir être réparée pour permettre une taxidermie parfaite." Il donne aussi cet avertissement: " Eviter de viser la tête, sauf en cas de nécessité absolue (…). Entre les yeux, c'est bien sûr le moyen de toucher le cerveau et de terrasser le cerf rapidement, mais aussi, par la mauvaise balle, de ruiner le trophée tout aussi rapidement."

 

Un autre exemple suffira. Dans son ouvrage Deer and Deer Hunting: A Guide for Serious Hunters, Robert Wegner a inclus un chapitre sur les pertes, c'est-à-dire sur les cerfs qui restent dans les bois, ceux qui échappent au chasseur alors qu'ils sont grièvement blessés et ceux qui survivent. Il présente plus de cinquante études sur ce sujet, et il montre qu'en pourcentage des prises légales abandonnées dans les bois, ces pertes représentent entre 2,9 et 10,9 % dans une étude et entre 35 et 50% dans une autre. Il cite des scientifiques selon lesquels "rares sont les chasseurs qui ont la volonté de résister à l'envie de tirer sur les cerfs qui sont au-delà de la portée réelle de leur arme ou qui bougent trop vite pour pouvoir être atteints à coup sûr en un point vital".

 

A la fin du chapitre, Wegner cite un certain nombre de propos concernant ce problème, formulés par ceux qu'il appelle "les dirigeants de la fraternité des chasseurs de cerfs". Il cite par exemple Paul Brandreth: "Trop de chasseurs tirent sur n'importe quelle partie du corps de l'animal, au lieu d'un point choisi. (…) D'où les traînées de sang, les animaux boiteux qui succombent lentement sous les rigueurs de l'hiver suivant."

 

De mime, Lawrence Koller déplore la mort lente infligée aux cerfs: "Ces beaux animaux ne devraient pas si souvent être blessés, tituber dans les marais et dans les broussailles et mourir lentement et misérablement, seuls, sans réconfort, sans savoir pourquoi; avec des plaies purulentes, la langue et la gorge qui brûlent par manque d'une eau qu'ils ne peuvent atteindre; la fièvre venant progressivement à bout de leur grande force et de leur vitalité et leur sang s'écoulant lentement sur le sol de la forêt, emportant les dernières étincelles de vigueur. Ces cerfs de Virginie sont des créatures à sang chaud, tout comme nous. Elles doivent ressentir la douleur au même degré, peut-être davantage encore, compte tenu de leur extrême sensibilité."

 

Pour résumer, si la mort instantanée est possible avec un fusil ou un arc, il semble qu'une forte proportion de cerfs ne meurent pas immédiatement et qu'ils aient parfois une mort lente. Leur douleur et leurs souffrances sont décrites par les chasseurs eux-mêmes, si bien qu'on peut difficilement ne pas conclure qu'une telle pratique est cruelle pour les animaux, au sens où la cruauté est traditionnellement définie.

 

 

II

                                                        

Abstraction faite du mal fait aux animaux, intéressons-nous à présent à la question de savoir si la chasse n'est pas nuisible aux chasseurs eux-mêmes. A première vue, cette idée semble peu plausible. Plusieurs millions d'Américains chassent pour le plaisir. La chasse récréative est légale dans les cinquante Etats d'Amérique et, comme nous l'avons déjà mentionné, c'est une activité socialement admise. Comment une activité aussi ancienne et aussi ancrée dans la société pourrait-elle nuire à ceux qui la pratiquent? (...)

 

La première raison est le lien statistique entre cruauté illégale ou maltraitance à l'égard d'animaux domestiques et comportement antisocial, un lien déjà établi et corroboré par un certain nombre de chercheurs de spécialités variées. Si ce lien est fondé, nous devons nous demander quelles raisons nous pourrions avoir de réserver ce lien aux animaux domestiques. Est-il rationnel de supposer que celui qui maltraite des femmes et des enfants se limitera aux animaux du foyer? En réalité, on sait que le cycle de violence dont les enfants et les femmes sont si souvent les victimes frappe aussi tous les animaux que possède la famille, qu'ils soient domestiques ou sauvages. Dans les publications courantes, rien n'indique que les auteurs de maltraitances se soucieraient de respecter les limites de la légalité. Pourquoi devrait-on donc supposer que la cruauté de la chasse - plutôt que la maltraitance des enfants, par exemple - échapperait aux schémas de maltraitance que l'on peut détecter ailleurs? Si ces considérations logiques ne prouvent pas que la chasse nuise au chasseur dans le sens où elle le déposséderait de son sens de la compassion et de l'empathie, elles peuvent cependant indiquer qu'il est raisonnable de le penser.

 

Notre idée est que l'absence apparente d'évidence concernant le tort que la chasse cause au chasseur tient à ce que la question n'est même pas posée, et le lien pratiquement jamais évoqué. Les données concernant le lien entre la chasse et un comportement antisocial - par exemple le meurtre - sont rares voire inexistantes, et rares sont les données concernant des formes de violence moins extrêmes comme le fait de frapper, de bousculer, etc. De temps à autre, dans les comptes-rendus directs, on constate que l'auteur de l'acte cruel chasse. Dans une étude de la Community Coalition Against Violence (CCAV) de La Crosse portant sur " un petit échantillon de participants de sexe masculin à un programme de traitement des habitants des environs reconnus coupables de maltraitance, plus de 50% des hommes interrogés ont déclaré qu'ils étaient chasseurs et qu'ils possédaient des armes à feu".

 

La question initiale reste posée: est-il possible et est-il probable que seule la violence illégale soit liée à un comportement antisocial, contrairement à la violence socialement acceptée ou légale? Si la violence illégale n'est pas totalement différente de la violence légale, alors, logiquement, des activités impliquant une violence légale comme la chasse devraient aussi être liées à un comportement antisocial. Naturellement, cette idée repose sur une supposition concernant la similarité entre violence légale et violence illégale, mais cette conclusion n'est-elle pas vraisemblable, et même probable?

 

 

III

 

La deuxième raison est le nombre d'incidents dans lesquels les individus impliqués dans un comportement antisocial - et même dans des meurtres - étaient ou avaient été chasseurs. Il est intéressant de noter que le fait qu'un meurtrier soit aussi un chasseur est révélé dans le compte-rendu publié dans la presse cité ci-après, sachant que les journalistes n'interrogent pas souvent les gens sur la chasse. (…)

 

 

IV

 

La troisième raison est l'insensibilité qui caractérise les tueries et les actes de maltraitance. Une insensibilité vis-à-vis des animaux risque-t-elle d'engendrer une insensibilisation ou même une intolérance vis-à-vis de la souffrance humaine? S'ils en est ainsi de la maltraitance illégale, il est difficile de soutenir que les mêmes activités, lorsqu'elles sont courantes et légales, ne devraient pas produire des effets pervers identiques ou similaires.

Des penseurs parmi les plus grands de toutes les époques ont condamné la maltraitance animale et ont parlé des effets préjudiciables de la cruauté sur l'humanité de la personne qui l'exerce, ainsi que sur la société et sur notre façon de traiter autrui. (…) De façon plus spécifique, Thomas More condamne les chasseurs qui "recherchent leur plaisir dans la mise à mort ou la mutilation de quelque petit animal sans défense". Les Utopiens considèrent la chasse comme "indigne des hommes libres" et jugent que "se réjouir de contempler la mort, même chez des bêtes, procède d'une disposition cruelle par nature ou d'une pratique habituelle de la cruauté, ce plaisir si brutal". (…) Locke conclut de ses observations que les enfants habitués à maltraiter les animaux sont sur une pente glissante menant à la maltraitance des humains: "L'habitude de tourmenter et de tuer des bêtes peut en effet les rendre durs et cruels à l'égard des hommes; et ceux qui se plaisent à faire souffrir, à détruire des créatures d'une espèce inférieure, ne sont guère préparés à se montrer compatissants et bons envers celles de leur propre espèce." (…) Pour Ortega, la chasse est un "retour à la nature" ou à l'homme paléolithique, au protohumain qui chassait et qui était en partie animal et en partie humain, pour ainsi dire. Celui qui chasse est animé par "l'instinct" et devient comme un animal(si les animaux ne peuvent pas raisonner). La chasse "est la seule situation normale dans laquelle tuer une créature fait le régal d'une autre". S'il en est ainsi, alors il est certain que la chasse insensibilise l'individu, pour ne pas dire qu'elle l'aliène.

Même s'il est question de pratiques différentes, il est frappant de constater que tant de philosophes défendant des idées différentes et souvent opposées de façon générale, et ayant vécu à des époques si différentes de l'histoire, affirment tous que la cruauté envers les animaux possède le pouvoir d'insensibiliser l'individu et de le rendre violent envers ses semblables. La façon spectaculaire dont saint Augustin et Ortega parlent du "goût du sang" s'applique également à la chasse. Si le sang jaillit et "rend fou", peu importe de notre point de vue qu'il s'agisse du sang répandu dans l'Antiquité ou à notre époque, à la chasse  ou au cirque, ce qui demeure inchangé est son effet sur le spectateur humain. (...)

 

Si Ortega affirme que "(l)a mort est essentielle, car sans elle il n'y a pas de chasse authentique", il précise cependant: " Tout bon chasseur est mal à l'aise dans les profondeurs de sa conscience face à la mort qu'il est sur le point d'infliger à l'envoûtant animal." (...)

Le fait que les chasseurs puissent si facilement étouffer ce qui semblerait être un sentiment naturel de compassion est un indice du coût psychologique de la chasse.

 



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